On se retrouve avec une nouvelle interview des lecteurs. A l’heure où l’on entend énormément parler de harcèlement scolaire, d’enfants qui se suicident à force de coups et d’humiliations, J’accueille Caroline qui elle aussi a subi le harcèlement scolaire dans un petit village au cours des années 70. Et oui, finalement, le harcèlement scolaire a toujours existé. 

1- Peux tu te présenter en quelques mots stp?

Je m’appelle Caroline et j’ai maintenant 57 ans, je suis entrepreneuse à mon compte depuis 2006 après un parcours de professionnel de santé à l’hôpital. J’ai grandi dans les Vosges, mon père était d’origine italienne, il avait une entreprise de travaux publics que mon grand père avait fondée en arrivant d’Italie. J’ai trois grands enfants ; ils sont nés tous les trois à Clermont-Ferrand où leur papa et moi étions venus terminer nos études.

2- Tu voudrais nous parler de harcèlement scolaire parce que tu en as été toi même victime
dans les années 70. Peux tu nous raconter ce qui t’es arrivé?

La médiatisation, les réseaux sociaux, les émissions de télévision mettent aujourd’hui tous ces phénomènes de société au grand jour ; j’ai eu envie de témoigner sur le harcèlement scolaire pour dire que ce n’est pas juste un travers de la société actuelle. A mon entrée en CE1 (7 ans), mes parents m’ont enlevée de l’école de mon village et m’ont envoyée dans une petite école privée à quelques kilomètres de là afin que j’accompagne mon petit frère qui avait de gros problèmes de santé. Dans cette école se trouvait une institutrice qui s’occupait particulièrement bien des enfants dans son cas.
Malheureusement, notre arrivée dans cette école a été assez remarquée. A l’époque, mon père était le « patron » d’une des principales entreprises qui employaient les gens de la vallée et la plupart des élèves de cette école étaient des enfants des ouvriers de cette entreprise. J’étais « la fille du patron », je n’étais pas à ma place, j’étais « différente », trop bien habillée, trop bonne élève, trop polie… Je suis devenue la tête de turc de l’école. Ça a commencé par des moqueries de gosses, des jeux de mots sur mon nom de famille … Chaque jour, je redoutais le trajet car l’autocar s’arrêtait au pied des cités où habitaient ces enfants.

Au bout de quelques mois, le petit groupe a commencé à s’en prendre à mes vêtements et mes affaires d’école qu’ils me prenaient ou jetaient dans les toilettes, puis ce fut à la cantine où ils ramassaient toutes les couennes de jambon de la table pour me les faire manger de force, sous l’œil imperturbable de la responsable. J’appelais ça « le supplice » dans ma tête de petite fille, je vomissais mes repas et j’ai commencé à cette époque à faire des hypoglycémies et à m’évanouir. Ensuite ils se mirent à exiger que je leur apporte une image de moto qui se trouvait à l’arrière du magazine télé que mes parents achetaient chaque semaine, sinon je prenais une « raclée ». Je passais mes week-ends à surveiller que Maman ne jetait pas le magazine de la semaine passée
pour pouvoir découper le précieux sésame de ma tranquillité. Parfois, j’arrivais le lundi matin sans la fameuse image et alors je me faisais frapper. Tout cela se passait dans un coin de la cour hors de la vue des instituteurs ou dans le bus du trajet. La pire des choses a été le jour où la petite bande a jeté par la fenêtre du bus mes grenouilles que j’avais apportées à l’école pour un cours sur les animaux.

3- Est ce que tes parents étaient au courant?

Je ne disais rien à mes parents car la bande avait menacé de s’en prendre à mon petit frère si j’en parlais. Je ne sais pas comment ils n’ont pas eu de doutes, surtout quand je rentrais avec un vêtement découpé ou taché, ou plus de trousse, je me faisais disputer mais je ne lâchais rien. Le discours dans la famille était d’être toujours digne, poli, propre, sans faiblesse , alors je serrais les dents .

4- Est ce que les adultes de ton entourage familial ou scolaire t’ont aidé? 

Non, absolument pas, j’ai vécu ça dans la plus grande solitude ! A l’époque, chez moi, ça ne faisait pas d’inviter les camarades d’école à la maison, donc rien de ce qui se passait à l’école ne transpirait à la maison.
J’ai finalement changé d’école en CM1 parce que mon frère devait partir dans un autre
établissement. Dernièrement ma mère a découvert tout ça en lisant mon témoignage sur Facebook !

5- Quand tes enfants ont été scolarisés, as tu pris des mesures particulières? As tu été plus vigilante qu’une autre maman?  

Oui, absolument, j’étais assez vigilante, sans être parano ! J’étais assez active au sein des écoles qu’ils ont fréquentées et j’ai toujours incité mes enfants à parler librement, j’ai toujours questionné, rencontré les enseignants quand il fallait, ouvert la porte à leurs camarades.

6- Quelles séquelles as tu gardées de cette période? 

Des séquelles..  Je ne sais pas.. Sans doute ! Peut être ma phobie d’être en hypoglycémie et de tomber dans les pommes, un certain dégout pour les couennes de jambon (rire), et puis je pense que ça a laissé longtemps des traces sur ma vision des « classes sociales », peut être même mon engagement politique à une époque , par peur. Plus tard, j’ai fait le maximum pour que mes enfants se sentent intégrés à l’école, pas de tenues ostentatoires, pas de différences ; ils sont allés la plupart du temps dans des écoles publiques.
Mais je dirais « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », n’est ce pas …

7- Pourquoi selon toi, s’en est on pris à toi?

Je pense avant tout que c’était par jalousie, à l’époque l’entreprise de mon père marchait assez bien, et dans une petite vallée ça ne passe pas inaperçu ; mon arrivée dans cette école était tellement incongru que les enfants devaient en parler chez eux, et entendre sans doute des choses pas très sympathiques sur ma famille.
Le fait que je serre les dents et que je ne les dénonce pas aussi a du attiser leur plaisir à s’en prendre à moi, c’était leur petit challenge.

8- Si tu avais tes agresseurs devant toi aujourd’hui, que leur dirais tu? 

Je rêve souvent du chef de la bande, je me souviens parfaitement de son nom et de son visage à l’époque ; quand je retourne dans les Vosges, j’ai toujours un petit pincement quand je passe près du hameau où se trouvaient à l’époque les cités ouvrières. Je suis allée montrer l’école en question à mes enfants.

Si je rencontrais ces personnes aujourd’hui …je ne sais pas … je leur demanderais si à l’époque ils se rendaient compte de ce qu’ils faisaient, s’ils s’en souviennent et ce qu’ils pensent aujourd’hui de ce qu’ils m’ont fait. J’ose espérer que pour eux c’était juste une façon de se valoriser aux yeux des autres…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *